Thèses soutenues

Année de soutenance : 2019 - 2018 - 2016 - 2015 - 2014 - 2013 - 2012

2019

Les manuscrits et la bibliothèque de l’abbaye du Saint-Sépulcre de Cambrai au XVe siècle

                    Sara Pretto, sous la direction de Xavier Hermand (UNamur) et Berardo Pio (Università di Bologna)

Inscrite dans le projet « Réformes, production et usages du livre dans les monastères bénédictins (Pays-Bas méridionaux, XIVe-XVe siècles) », la présente thèse de doctorat se focalise sur la production manuscrite de l’abbaye du Saint-Sépulcre de Cambrai au XVe siècle, une importante institution bénédictine du Nord de la France dont l’histoire demeure encore méconnue. Fondée en 1064 par le saint évêque Liébert, elle devient rapidement un centre monastique très actif : la richesse de sa bibliothèque témoigne une pratique d’écriture et une activité culturelle bien consolidées. Les fonds provenant du Saint-Sépulcre constituent la seconde composante majeure des collections de la Médiathèque de Cambrai. Ils n’ont malheureusement jamais été étudiés en profondeur : on constate que la majeure part de ces manuscrits remonte au XVe siècle, surtout dans sa seconde moitié, période désormais loin de l’âge d’or des scriptoria monastiques. Cela démontre que la communauté est encore vivante et dynamique à la fin du Moyen Âge. Les XIVe-XVe siècles sont habituellement considérés comme une période de déclin pour le monde bénédictin. Beaucoup d’institutions traversèrent alors une crise plus ou moins profonde aux causes multiples (recrutement inadéquat, commende, faits de guerre, difficultés financières, désagrégation de la vie commune, etc.) et le rôle joué par les abbayes sur le plan intellectuel change profondément. Cependant, divers travaux ont récemment insisté sur le renouveau du monde monastique à la fin du Moyen Âge, dans le cadre du mouvement dit « de l’observance », qui donne lieu à une série de tendances réformatrices (par exemple, la devotio moderna) qui redynamise beaucoup de communautés. Ce renouveau spirituel s’accompagna d’une production et d’une circulation accrues des livres destinés aux monastères nouvellement fondés ou réformés. En fait, les livres ont toujours occupé une position centrale au sein des abbayes mais leur importance s’accroît encore lorsque la réforme se répand : à la fois vecteurs d’idées nouvelles et réceptacles des valeurs fondatrices, les livres aidèrent les réformateurs à promouvoir leurs idéaux et à en garantir, dans une certaine mesure, l’application. Au niveau de l’activité intellectuelle, le monde monastique connut plusieurs mutations fondamentales : on passe, en fait, d’une situation où lire et écrire étaient deux activités plutôt séparées, pratiquées en groupe et soumises à un contrôle institutionnel – le livre était alors tout à la fois un outil de travail et un bien précieux –, à un nouveau contexte, dans lequel la lecture et la possession personnelles des livres étaient encouragées par l’expansion de ces courants spirituels. En plus, la diffusion du papier, l’invention de l’imprimerie et la généralisation de la cellule comme espace réservé à chaque religieux permettent une vrai « privatisation » du livre. De toute évidence, la richesse de sources manuscrites de l’abbaye du Saint-Sépulcre nous pose des questions sur les changements qui ont eu lieu dans le monastère à la fin du Moyen Âge et sur la relation de la communauté avec ces nouvelles formes de religiosité.

Cette thèse de doctorat comprend deux volumes : un premier, qui essaie d’analyser l’activité du scriptorium cambrésien et la gestion de son patrimoine livresque ; le deuxième est un catalogue codicologique des manuscrits provenant de l’abbaye au XVe siècle. Grace à un travail minutieux d’analyse des manuscrits et des documents d’archives du monastère, il a été possible de brosser un panorama général de la culture du livre manuscrit dans l’abbaye ainsi qu’un profil historique de la communauté et de ses intérêts religieux à la fin de Moyen Âge.

 

 

Écrit et gestion dans une abbaye de femmes : le cas des cisterciennes du Val-Benoît de Liège (XIIIe-XVe siècle)

                    Adèle Berthout, sous la direction de Xavier Hermand (UNamur) et Benoît Tock (Université de Strasbourg)

Si depuis la fin du XXe siècle les études portant sur les pratiques médiévales de l’écrit se sont multipliées, éclairant tant ce qu’on appelle « la révolution de l’écrit » que des pans de la société médiévale occidentale, l’écrit pragmatique en milieu monastique - et en particulier féminin - à la fin du Moyen Âge reste un sujet à explorer. Par le biais d’une étude de cas reposant sur un riche fonds d’archives (environ 700 chartes et 200 registres), l’objectif de cette thèse est donc d’identifier et d’expliquer les formes, fonctions et usages des écrits documentaires chez les cisterciennes du Val-Benoît de Liège, du XIIIe au XVe siècle. Après avoir replacé l’institution dans son contexte tant liégeois que cistercien, cette recherche met en avant l’évolution du chartrier et des écrits qui y sont liés (inventaire, cartulaire), puis explore la panoplie d’écrits de gestion desquels se dégage un véritable système comptable initié, semble-t-il, au milieu du XIVe siècle.

 

 

 

2018

Le Roman de Méliadus. Étude et édition critique de la seconde partie

                    Sophie Lecomte, sous la direction de Giovanni Palumbo (UNamur) et Lino Leonardi (Università di Siena)

Le Roman de Méliadus (entre 1230-1235 et 1240), qui se rattache à la matière de Bretagne, fait évoluer la génération des pères des chevaliers de la Table Ronde. Il raconte en particulier les prouesses et aventures du roi Méliadus de Léonnois, le père de Tristan. Il s’agit de la première branche d’un cycle arthurien en prose composé de deux autres branches principales : le Roman de Guiron et la Suite Guiron. Quinze témoins manuscrits, y compris quatre fragments, et deux imprimés du XVIe siècle transmettent le Méliadus, dans ses différentes formes. D’une part, le roman est attesté dans une forme longue non cyclique, ou plutôt pré-cyclique puisqu’elle reflète sans doute l’état primitif du texte. D’autre part, le Méliadus est attesté dans deux formes cycliques. Dans une première forme cyclique du Guiron, le Roman de Méliadus, dont la partie finale est tronquée, est joint au Roman de Guiron au moyen d’un raccord. La deuxième forme cyclique donne, quant à elle, la rédaction longue du Méliadus suivie d’une partie du raccord au Guiron. Dans ces deux organisations cycliques, le Méliadus figure tantôt sous une rédaction brève (la première forme cyclique), tantôt sous sa rédaction longue (la deuxième forme cyclique). Plusieurs éléments d’analyse interne démontrent le caractère postérieur du raccord, qui est en partie débiteur de la version longue du Méliadus, et il y a consensus sur la présence de cette dernière dans l’archétype.

C’est la seconde partie de la version longue non cyclique transmise par la branche α dont la thèse présente l’édition critique, ainsi qu’une étude philologique et littéraire. La thèse a été réalisée au sein du « Groupe Guiron », un groupe de recherche international dirigé par Lino Leonardi (Università degli Studi di Siena) et Richard Trachsler (Universität Zürich), et l’édition suit le programme ecdotique édicté par le Groupe, qui est fondé sur l’interprétation de la tradition textuelle et non sur un manuscrit de base ; les choix éditoriaux sont guidés par le stemma, sans être aucunement automatiques. Ce modèle valorise une approche diachronique du cycle. Pour les faits de substance, c’est la tradition qui guide l’établissement du texte ; pour la forme du texte édité, un manuscrit (« manuscrit de surface ») est suivi.

Le premier chapitre, « Jeux d’échos et interférences : analyse interne du Roman de Méliadus », s’intéresse à la figure du roi Méliadus et à la construction de son personnage. Embrasser la totalité du texte permet de dégager les caractéristiques de la partie éditée, de démontrer l’unité de celle-ci du point de vue narratif, d’effectuer des rapprochements et des comparaisons avec le Tristan en prose, qui a servi de modèle à l’auteur du Méliadus, et d’aborder la question de la programmation de la narration. Le deuxième chapitre, « La tradition manuscrite du Roman de Méliadus », comprend les différents compléments à l’édition de nature philologique. L’étude de la tradition est divisée en sections critiques correspondant aux différents mouvements dans la tradition. À travers quatre sections, les formes que le stemma assume tout au long du texte sont confirmées ou précisées, prolongeant l’imposant travail de recensio de N. Morato (2010). Le troisième chapitre, « Établissement du texte », expose en détail les critères d’édition adoptés par le « Groupe Guiron » pour l’édition intégrale du corpus guironien et les exemplifie ou précise pour la seconde partie du Méliadus. Le point, crucial, de la sélection des variantes se trouve ainsi complété par une série de cas où la répartition des témoins confirme que, dans la tradition du Méliadus, telle ou telle variante est d’origine polygénétique. Le choix des manuscrits figurant en apparat et des témoins de contrôle s’appuie sur un sondage où la tradition dans son ensemble est examinée. Une étude sur les tics de copie dont le manuscrit de surface L1 hérite est également menée, afin de raisonner sur leur sort en phase d’édition. Le quatrième chapitre rassemble les études de nature linguistique. Une analyse de la langue de L1 pour les parties copiées par plusieurs scribes y est menée. Vient ensuite l’édition critique de la seconde partie du Roman de Méliadus, qui constitue le cœur du travail. Elle est suivie de ses différents compléments critiques – notes, glossaire, index des personnages et des lieux – et des annexes.

 

2016

Les hommes de l'écrit. Agents princiers, pratiques documentaires et développement administratif dans le comté de Flandre (1244-1305)

                    Aurélie Stuckens, sous la direction de Jean-François Nieus (FNRS/UNamur)

La seconde moitié du XIIIe siècle – période-charnière dans l’histoire de la culture écrite de l’Occident latin – est marquée, au sein de l’administration du comté de Flandre, par un net accroissement du nombre de documents produits et conservés, de même que par la diversification de ces écrits. La présente thèse de doctorat, inscrite dans le champ d’investigation des pratiques médiévales de l’écrit et plus particulièrement de la sociologie de l’écrit en milieu aristocratique, vise à caractériser et à interpréter cet essor administratif de la principauté flamande sous les gouvernements de Marguerite de Constantinople (1244-1278) et de Gui de Dampierre (1278-1305). Son originalité tient en une double démarche : d’une part, celle d’opter pour une approche globale des activités d’écriture à vocation gouvernementale – en général étudiées isolément dans l’historiographie –, afin de déterminer la manière dont les pratiques documentaires se sont articulées entre elles ; d’autre part, celle qui consiste à lier cet examen documentaire à une enquête de type prosopographique, ancrée dans l’histoire sociale et vouée aux « praticiens » de l’écrit. L’étude se structure en trois temps, suivant une réflexion en crescendo.

La première partie est principalement consacrée à l’examen systématique des sources et à la méthodologie déployée pour leur analyse – en particulier le recours à trois sciences dites « auxiliaires » de l’histoire : la paléographie, la diplomatique et la codicologie. L’examen fouillé du riche panel heuristique disponible pour les années 1244 à 1305 – avec plusieurs analyses de documents postérieurs, jusque vers 1330 – s’avère particulièrement utile dans la mesure où ces pièces sont nombreuses à être méconnues. Cet examen met en évidence l’ampleur des innovations documentaires introduites dans la seconde moitié du XIIIe siècle, ainsi que le primat accordé aux instruments « internes » dédiés à la gestion administrative du comté, c’est-à-dire aux écrits produits et conservés par les agents princiers dans l’exercice de leurs charges (registres, formulaires, documentation comptable, écrits préparatoires, lettres, dossiers diplomatiques, etc.). Il en ressort que le travail de ces agents s’inscrit dans deux domaines d’activités relativement distincts. Ceux-ci font l’objet des deux parties suivantes de la thèse, subdivisées en sept chapitres – respectivement trois et quatre – articulés autour des principaux agents princiers ayant participé au développement administratif du comté.

La deuxième partie de l’enquête est ainsi dédiée à l’administration des affaires princières au sens large, de l’écriture des chartes et de la correspondance des comtes à leur représentation dans les cours étrangères pour diverses missions diplomatiques. Une partie de ces matières rejoint l’activité de la chancellerie comtale, établie vers 1130 et chargée de la production diplomatique princière. À la tête de cet « organe », se trouve un chancelier dont la fonction est associée depuis 1127 à celle de prévôt de la collégiale Saint-Donatien de Bruges. Ce chancelier-prévôt est définitivement écarté des affaires comtales sous Marguerite de Constantinople. De façon concomitante, le rôle de plusieurs agents princiers dépasse largement, dès le milieu du XIIIe siècle, le cadre de la rédaction (dictamen) et de l’écriture (scriptio) des chartes princières, qui ne représentent plus qu’une infime partie de leur production écrite, désormais davantage tournée vers des « écrits ordinaires ». Dès lors, c’est le devenir de la chancellerie princière – et, de façon sous-jacente, le concept même de « chancellerie » en tant qu’institution – qui est interrogé et caractérisé pour la seconde moitié du XIIIe siècle.

La troisième partie de l’étude est consacrée au pan financier de l’administration comtale dans la mesure où les finances constituent, depuis le XIIe siècle, un ciment pour l’évolution et la centralisation de cette administration. Dans la seconde moitié du XIIIe siècle, les matières financières apparaissent comme la colonne vertébrale de l’administration comtale. Elles comprennent à la fois la gestion globale des revenus princiers (domaniaux et extra-domaniaux) et une gestion spécifiquement dédiée à la vente des « nouvelles terres » des comtes, en particulier des moëres, ces tourbières gagnées sur l’eau grâce à de grands travaux d’endiguement. Décortiquer l’organisation des finances, en accordant notamment une attention particulière à la mutation du domaine princier, permet de nuancer nettement la persistance, dans l’historiographie, de l’idée d’une évolution assez linéaire de la gestion financière durant le XIIIe siècle.

In fine, dans les deux champs d’activités décrits, les agents comtaux s’avèrent être les piliers de l’essor administratif de la principauté, à une époque où les rouages proprement (pré-)institutionnels demeurent peu nombreux. Polyvalence et spécialisation croissante caractérisent l’évolution de ces hommes qui travaillent le plus souvent en tandems. Dans un même temps, se crée progressivement un équilibre fondamental entre deux fonctions, celle de chancelier de facto du prince et celle de gestionnaire – puis receveur général – des finances princières, dont les titulaires s’imposent comme les chefs de file du personnel comtal. À l’aube d’un XIVe siècle marqué par la centralisation et l’institutionnalisation progressive des organes de gouvernement « étatique », ces « hommes de l’écrit » façonnent, seuls, l’administration princière dans le comté de Flandre.

 

 

2015

La Chanson d’Aspremont entre France et Italie. Étude et édition critique partielle des versions franco-italiennes

                    Anna Constantinidis, sous la direction de Giovanni Palumbo (UNamur)

La Chanson d’Aspremont est une chanson de geste française composée à la fin du XIIe siècle et racontant les exploits – fictifs – de l’empereur Charlemagne contre les Sarrasins menés par Agoulant et son fils Eaumont dans la région de l’Aspromonte, en Calabre. Le poème met notamment en scène les enfances de Roland et les premiers combats de celui-ci aux côtés de son oncle Charlemagne et est donc étroitement lié à la Chanson de Roland, à laquelle il fournit une sorte de prologue post factum.

Le grand nombre de manuscrits conservant le poème (vingt-cinq) atteste le succès considérable qu’a connu le texte du XIIe au XVe siècle, en France, en Angleterre mais aussi en Italie, où il a connu de nombreux remaniements. On compte quatre manuscrits français complets ainsi que trois fragments composés en Italie du Nord, vraisemblablement en Vénétie et en Emilie- Romagne, entre le XIIIe et le XVe siècle (manuscrits complets : Chantilly, Bibliothèque du Château, 0470 = Cha ; Venise, Biblioteca Marciana, fr. Z 4 (225) = V4 ; Venise, Biblioteca Marciana, fr. Z 6 (226)= V6 ; Paris, BNF, fr. 1598 = P3 ; fragments : Venise, Biblioteca Marciana, Lat. cl. X, cod. 200 = Bess ; Trente, Biblioteca San Bernardino, Arch. 320 = Tn ; Florence, Biblioteca Nazionale, Magl. Cl VII, 932 = F). Ces manuscrits, communément appelés « franco-italiens », font office de transition entre la tradition française et la matière épico-chevaleresque italienne et ont servi de base à des compositions neuves comme les Cantari d’Aspramonte ou l’Aspromonte d’Andrea da Barberino (qui seront elles-mêmes à la base de certains épisodes du Morgante de Pulci). Ils sont encore inédits et fournissent une rédaction largement remaniée par rapport au texte français.

La thèse La chanson d’Aspremont entre France et Italie s’est centrée sur l’étude des témoins complets V6, V4 et Cha et des trois fragments, réunis au sein d’une sous-famille stemmatique compacte, la sous-famille « X ». L’objectif principal était de rendre ces manuscrits lisibles au lecteur moderne à travers une édition critique accompagnée des apparats philologiques habituels (notes explicatives, glossaire, index des noms propres) et de fournir une étude philologique et littéraire de ces versions. Plusieurs questions méthodologiques liées au statut « intermédiaire » de ces textes, tant d’un point de vue philologique que linguistique, se sont posées, auxquelles la thèse de doctorat a tenté d’apporter des réponses propres au cas particulier de la Chanson d’Aspremont franco-italienne.

L’édition et l’étude de ces manuscrits permet une meilleure connaissance non seulement des remaniements fournis par ces versions du poème mais fournit également des informations plus générales sur les modalités de diffusion du genre épique dans la péninsule italienne au Moyen Âge. La confrontation des différents témoins a en effet permis de confirmer et de systématiser un certain nombre de données préexistantes sur la diffusion de la Chanson d’Aspremont : celle-ci a été extrêmement active, et les manuscrits que nous conservons ne représentent en réalité que la partie émergée de l’iceberg. On peut affirmer qu’il y a eu, entre la fin du XIIIe siècle et le début du XIVe siècle, plusieurs étapes dans la transmission du texte en Italie qui nous échappent aujourd’hui et que nous pouvons situer chronologiquement.

À partir de la fin du XIVe siècle, l’intérêt pour le texte diminue peu à peu, comme le suggère l’aspect matériel du fragment de Florence (F) qui, appartenant à un volume de la moitié du XIVe siècle, se trouvait déjà dépecé et réutilisé comme page de garde pour un autre ouvrage au début du XVe siècle L’épicentre de la production épique s’est en effet peu à peu déplacé vers la Toscane, où s’est développée, à partir de la fin du XIVe siècle, une production italienne dérivée des copies franco-italiennes d’Aspremont.

 

 

2014

Salut de l'âme et mémoire du corps. Typologie et iconographie du mémorial médiéval dans l'ancien diocèse de Liège

                    Hadrien Kockerols, sous la direction de Xavier Hermand (UNamur) et Michel Lefftz (UNamur)

Dans le monde chrétien occidental du Moyen Âge c’est dans les églises que la mémoire des morts s’est matérialisée en des monuments conçus pour la perpétuer. Une intense réflexion ecclésiologique sur ce contenant qu’est l’église a mené à la concevoir comme un lieu sacré et même a doter sa dédicace d’un statut sacramentel, l’église réalisant dans la construction l’Église qu’elle exprime. Cette construction intellectuelle s’élabore alors que l’organisation spatiale de l’église subit une pression du monde laïc qui, malgré les efforts de l’Église pour l’interdire ou la limiter, impose une extension du droit de sépulture, qui s’accompagnera d’une présence matérielle : le monument funéraire. Le mémorial, qui reste privé, n’a toutefois aucune place dans la liturgie de l’Église ; elle s’installe, en fait, comme un parasite dans l’église. L’Église perd la maitrise de l’occupation exclusive de l’espace sacré.

L’Église répond par un encadrement de l’image de mémoire. Elle propose une iconographie de la salvation : le salut de l’âme sera le thème illustré par des images puisées dans la liturgie des funérailles : le transitus de l’âme, le sein d’Abraham, l’accueil au paradis par les saints et les anges, enfin la vision de la Jérusalem céleste. Ce programme iconographique s’adapte à la figuration, entrainé par la naissance et le développement de la statuaire, qui créera le motif du gisant, l’homme mort mais transfiguré dans la vision de la béatitude.

À ce programme « officiel » répondent en contre-point diverses iconographies qui s’insinuent avec plus ou moins d’insistance. L’une est le refus de la figuration du mort et le maintien de celle de l’homme vivant, transmise depuis le temps des carolingiens dans l’iconographie du portrait. L’autre est une contre-proposition, totalement profane, opposant à la conception eschatologique une vision historique, où le défunt est le lieu de liaison entre ses ancêtres et sa progéniture, traduisant une conception d’une mémoire du corps comme fondement du mémorial, conjurant la mort par une affirmation de la vie. Cette conception s’introduit dans l’iconographie ambiante sans l’appui d’une quelconque réflexion théorique connue. Elle est principalement matérialisée dans la plate-tombe héraldique qui présente l’unique motif de l’emblème de l’écu de lignage, seul canal par lequel, dans le contexte de l’époque, elle pouvait s’exprimer et que l’on peut nommer une « mémoire du corps ».

Ces deux lignes déviantes, ainsi que d’autres encore, ont pu être observées à l’examen de quelque 650 monuments médiévaux (800-1515) de l’ancien diocèse de Liège.

 

 

Église et aristocratie en Cambrésis (fin IXe-mil XIIe siècle). Le pouvoir entre France et Empire au Moyen Âge central

                    Nicolas Ruffini-Ronzani, sous la direction de Jean-François Nieus (FNRS/UNamur) et Steven Vanderputten (UGent)

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Inscrite dans un courant historiographique que d’aucuns qualifient de « nouvelle histoire politique », la présente thèse de doctorat, focalisée sur le groupe nobiliaire cambrésien et ses rapports avec l’institution ecclésiale, vise à déterminer comment, au cours des Xe-XIIe siècles, les grands sont parvenus à exercer leur pouvoir et à maintenir leur domination sociale dans une principauté épiscopale située aux confins de la Flandre, de la France et de l’Empire. L’ambition est également de comprendre comment, dans le même temps, l’aristocratie cambrésienne s’est positionnée par rapport au message chrétien véhiculé par les clercs et les moines. L’enquête se structure en cinq chapitres regroupés en deux parties.

Le volet initial aborde la période 888-1080, au cours de laquelle l’autorité impériale s’ancre solidement en Lotharingie. En bonne méthode, le chapitre d’ouverture (I.) s’interroge sur la valeur des Gesta episcoporum Cameracensium, principale source d’information sur l’histoire du Cambrésis des Xe-XIe siècles. La déconstruction et la mise en perspective de cette chronique permettent d’éclairer sous un jour nouveau l’intense travail de réécriture du passé cambrésien entrepris par l’évêque Gérard Ier (1012-1051). Sont ensuite examinées les modalités selon lesquelles la Reichskirchenpolitik des Ottoniens se met en place à Cambrai au détriment du pouvoir comtal laïque (II.). À partir du second tiers du Xe siècle, le renforcement de la seigneurie épiscopale au détriment de celle des titulaires de l’honor comtal conduit en effet à la marginalisation, puis, dès 1007, à la disparition des comtes laïques de la scène politique cambrésienne. En provoquant par contrecoup l’ascension des châtelains-avoués, cette évolution pèse lourdement sur les rapports de pouvoir entre une Église cambrésienne traditionnellement plus proche des souverains germaniques et une aristocratie locale partagée entre les influences impériale et flamande (III.). L’accent est également mis sur les pratiques religieuses des grands, en limitant l’analyse aux interdits de parenté, au système du don-échange et aux enjeux funéraires.

La rupture avec le système politique bâti par les Ottoniens survient entre 1080 et 1130 ; cette mutation est étudiée dans la deuxième partie de la thèse. Le quatrième chapitre revient sur les prémisses de la crise politique qui affecte le Cambrésis au tournant des XIe-XIIe siècles (IV.). L’autonomisation et l’institutionnalisation de l’Église promues par la réforme grégorienne, les aspirations politiques d’une bourgeoisie cambrésienne enrichie, et, enfin, la présence d’un pouvoir comtal flamand aux ambitions de plus en plus dévorantes entraînent en effet des bouleversements sans précédent dans le petit comté de Cambrai. Longtemps latentes, les tensions s’embrasent autour de 1100 à l’occasion de la scission du diocèse double d’Arras-Cambrai. C’est à ce « schisme de Cambrai » (1092-1113), qui oppose de manière quelque peu schématique les soutiens du clan grégorien à ceux du parti impérial, et à ses conséquences à moyen terme en matière de pouvoir et de comportement religieux que se consacre l’ultime chapitre (V.). La crise politique transforme profondément le visage du Cambrésis. Cette véritable guerre civile contribue en effet à asseoir l’autorité des princes flamands sur le comté, en même temps qu’elle permet aux élites urbaines de s’impliquer plus étroitement dans la gestion des affaires de la cité. Considérablement affecté par le « schisme de Cambrai », le groupe nobiliaire, qui a profité de la vacance du pouvoir épiscopal pour ériger des castra dans le plat-pays, tend, quant à lui, à troquer la ville pour la campagne. La religion aristocratique paraît, par contre, assez peu affectée par la diffusion des idées grégoriennes. Un volume d’annexes complète la thèse. Outre la traditionnelle bibliographie, celui-ci comprend une quinzaine de tableaux généalogiques, quelques cartes et, surtout, un catalogue d’actes relatif aux châtelains de Cambrai. Cet inventaire fournit les régestes des 185 chartes mentionnant ces aristocrates de haut rang entre le milieu du XIe siècle et 1189, date de décès d’Hugues III d’Oisy.

 

 

2013

L’exemplum en pratiques. Production, diffusion et usages des recueils d’exempla latins aux XIIIe–XVe siècles

                    Nicolas Louis, sous la direction de Xavier Hermand (UNamur) et de Marie-Anne Polo de Beaulieu (EHESS)

The exemplum is a privileged target for the cultural study of the medieval society. If the research regarding the content of those edifying anecdotes is already well advanced, the analysis of the real audiences and concrete uses of the exempla remained yet to be undertaken. Because the expansion and characterization of this typology is directly linked with the emergence of the collections of exempla, our investigation was based on this kind of works. To succeed with this project, we used the information existing in the manuscripts copies and in medieval booklists. With these two kinds of sources, we analysed books as physical objects (cover, writing, etc.), vehicles of culture (versions, surrounding works, etc.) and historical witness (purchase, legacies, etc.). The thesis focused on the following central questions : how did books of exempla diffused in time and space ? Which works achieved success ? Who were the owners of these books ? How did they read and use them ?

In the first part of our analysis, the theoretical one, historiographical and historical definitions of the exemplum and the collections of exempla have been clarified. This was indispensable because a large part of the scientific literature, especially in France, only considered the exemplum as a kind of story, which appeared in the XIIth century and was used by preachers in sermons to illustrate a salutary message. By saying so, they neglected the persuasive nature of the exemplum, confining it to a literary genre. In reality, the exemplum should be primarily considered as a rhetorical argument based on a deed or a word that happened in the past. Nevertheless, its persuasive power, which comes from its visual imagery, is especially effective when the case is told in the form of a story. This phenomenon is currently studied in the storytelling management, which uses stories to improve communication. In sum, the exemplum is an argument stemming from reality in the form of a story. The history of the exemplum does not start with the mendicant orders, but within democracy and the rhetoric schools of Athena and later in Rome. With the emergence of Christianity, church fathers use it to fight against heretics and monks to share the spiritual experience of elders to novices. A pro domo use of the exempla appears with the creation of the new religious orders, first Cluny, then the Cistercians and finally the mendicants. The latter put exempla in their sermons to attract the attention of their audience, though not only. They use them in conversations, lectiones and also in didactic and moral treatises. This was no novelty : previous writers such as John of Salisbury in his Polycraticus use it abundantly. If the years 1250–1350 are the magnificent era of the exemplum, since the second half of the XIVth century, we can notice a decline of the exemplum, which becomes either an illustration, an allegory, or an open, facetious, entertaining or devote story. As far as the books of exempla are concerned, for a long time scholars did not try to define them precisely. They looked at these collections only for the stories they contained. To their minds, an exempla collection was simply a book in which there were exempla. To make a necessary distinction between very differing books of exempla, we need to precise : a. the proportion of exempla ; b. if the exempla are used by the authors as arguments or offered to the readers for rhetorical purposes ; c. if there is an organizational system. Those questions successively allow distinguishing books of exempla from books with exemplaexempla treaties from exempla collections and exempla repositories. Nonetheless, due to the fact that exemplum is not a genre but a function, it is very hard to define a clear corpus. The first important book of exempla comes from Roman Antiquity. The Facta et dicta memorabilia of Valerius Maximus was used as a text book for students in rhetoric. With the flourishing of monasticism, exempla collections of the Vitae patrum spread all over the Christian world, diffusing the good examples of the desert Fathers. In the beginning of the second millennium, religious orders continued this practice, but with the new will of putting their respective orders forward. The first alphabetical repositories of exempla appear at the end of the 13th century due to the necessity of preaching and of tidying up growing knowledge. However, alongside the existence of these collections of exempla made for preaching purposes, there are many others books and treaties of exempla, whose function is either to instruct, or to give the rules of social morality, or simply to edify readers.

The second part of the thesis puts the stress on the concrete diffusion and uses of the exempla collections. The investigation on the manuscript copies shows, inter alia, an increase in their number during the centuries (13 times more in the XVth than in the XIIIth century), the predominant place of the German area, especially in the XVth century, and the growing importance of the treatises of exempla, taking advantage on the repertories. With regards to the incunabula, we count 172 Latin and 74 vernacular editions of exempla collections before 1500. This mainly concerns repositories for the former when the latter contains almost exclusively treaties. The production of this edition starts in the years 1470, culminates in the years 1480 and declines at the end of the century. Geographically, we notice the same importance of the German speaking area, especially in the city of Strasbourg. At the second place we find Italy, which produces mainly antique exempla collections. For the manuscript copies as for the incunabula editions, we have to keep in mind that it exists huge differences of success between books of exempla. The last chapter focuses on the diffusion and uses of the books of exempla written by the Dominicans, the biggest producer of such collections. We also see big discrepancies of success, owners and uses. For example, the Gerard of Frachet’s Vitas fratrum were mainly read in continental Europe by Dominicans and Canons regular to keep conventual order and morality, while the John Herolt’s Promptuarium exemplorum was used by different orders and persons in the German world for pastoral purposes and John of Bromyard’s Summa praedicantium was located in England in highly intellectual institutions, such as universities and big Benedictine monasteries. A collection of exempla can also have different readers and uses. Thomas of Cantimpre’s Bonum universale de apibus, written for conventual purposes, was also used either as a repertory of exempla for preaching or as a treaty of social morality. John of Cessoles’ Liber de moribus was not only read by preachers and pastors but also by lay people as spiritual lecture. Across the study of the different exempla collections, we notice many German XVth century manuscripts exclusively elaborated for pastoral uses. In these « Priesterhandbücher » we can find, next to exempla collections, sermons, artes predicandi, treaties on the Mass, explanation of the sacraments, the Ten Commandments and Credo. Unlike a common vision of exempla collections produced and used within the preaching, this global study shows, on the one hand, the great diversity of production environments and aims intended by exempla compilers, as well as, on the second hand, an equally important variety concerning diffusion and real uses of such works. Added to the thesis, there is an appendix of more than 300 pages presenting 68 Latin books of exempla, in which the characteristics of the work are exposed, the objectives of use pursued by the author, and the modalities of diffusion (including the list of manuscripts, medieval mentions, translations and editions).

 

 

2012

La Spagna Magliabechiana e la materia cavalleresca italiana. Edizione critica e studio del ms. BNCF II, I, 57

                    Amélie Hanus, sous la direction de Giovanni Palumbo (UNamur) et d'Alberto Varvaro (Università degli studi di Napoli Federico II)

La thèse consiste en une édition critique de la Spagna Magliabechiana, poème chevaleresque en langue florentine datant du milieu du XVe siècle. Les 25 000 vers, en ottava rima, qui la composent racontent l’histoire de Roland, héros épique par excellence, depuis sa naissance jusqu’à sa mort. La Magliabechiana est en effet le dernier maillon de la chaîne qui unit les récits italiens racontant les conquêtes de Charlemagne en Espagne, des textes qu’on appelle communément les Spagne. La matière rolandienne, apparue en France avec la Chanson de Roland, a en effet connu une grande diffusion à travers l’Europe, et notamment en Italie, où elle est d’abord apparue dans la plaine du Pô, dans des versions franco-italiennes, pour arriver ensuite jusqu’en Toscane. C’est là que sont nés des textes épiques rédigés directement en italien, comme la Spagna in rima et la Spagna in prosa, qui comptent parmi les sources de la Magliabechiana.

La thèse commence par une introduction visant à fournir un maximum d’informations sur ce texte méconnu, dont il n’existait jusqu’à présent aucune autre édition, même partielle. Le premier chapitre est donc consacré à une présentation générale du texte. Après l’avoir situé dans son contexte littéraire, on envisage la date de sa conception, le problème de l’anonymat de l’auteur et celui de l’autographie présumée du manuscrit. Il a notamment été démontré dans la thèse que cette dernière hypothèse doit être considérée avec une extrême prudence. Une description complète de l’unique manuscrit à nous avoir transmis le texte (BNCF, II, I, 57) clôt ce chapitre, accompagnée d’un résumé de l’intrigue.

Le deuxième chapitre de l’introduction consiste en une ample étude des sources utilisées par l’auteur pour composer cette compilation des différents épisodes de la vie de Roland. La Spagna in rima, dans sa version longue, est incontestablement la source principale de notre texte. L’auteur en suit scrupuleusement la structure pour les deux-tiers de sa composition. En outre, certains épisodes particuliers, comme celui de la mort de Roland, sont prélevés ponctuellement à la Spagna in prosa. Quant au début du texte, qui raconte l’enfance et la jeunesse du héros, il est librement inspiré des célèbres ouvrages d’Andrea da Barberino.

C’est l’étude détaillée de la langue du texte, le toscan du Quattrocento, qui occupe le troisième chapitre de l’introduction. Les caractéristiques métriques de l’ottava rima de la Magliabechiana sont étudiées dans le quatrième chapitre. Enfin, les normes et parti-pris éditoriaux adoptés sont détaillés dans le cinquième et dernier chapitre introductif. L’édition critique de l’intégralité du texte est présentée avec, en bas de page, une première zone réservée à l’apparat critique et une deuxième contenant des commentaires destinés à faciliter la compréhension immédiate du texte au locuteur italien moderne. La thèse se termine par un index des noms et un index des mots commentés.

Cette édition a pour objectif de donner à lire à un public averti la première biographie du héros Roland, rédigée en Italie au milieu du quinzième siècle. Après elle s’ouvre la saison du roman chevaleresque renaissant (comme l’Orlando furioso), la Spagna Magliabechiana occupe donc une place symbolique dans l’espace littéraire épique, car elle marque la fin du poème chevaleresque médiéval.