Thèses soutenues

Année de soutenance : 2023 - 2022 - 2019 - 2018 - 2016 - 2015 - 2014 - 2013 - 2012

2023

Structure et enjeux des systèmes polygynes dans la société franque : la place de la femme dans le palais mérovingien du Ve au VIIIe siècle

Justine Cudorge, sous la direction de Sylvie Joye (Unievrsité de Lorraine) et d'Étienne Renard (UNamur)

Cette étude se veut être une tentative d’explorer les subtilités des unions multiples parmi les élites du haut Moyen Âge, une pratique qui apparaît comme relativement commune au cours des deux dynasties franques du Ve au VIIIe siècle. Loin de n’être qu’un acte de débauche, comme semblent pourtant l’induire les divers chroniqueurs contemporains, il apparaît en effet nécessaire de considérer la polygynie royale dans un contexte, et surtout dans une finalité : celle de servir avant tout à une politique royale toute entière tournée vers une affirmation de la puissance de ses élites, royale comme aristocratique. Longtemps perçue comme une spécificité de la culture païenne des origines, la polygynie devient progressivement un repoussoir dans le discours des élites christianisées et monogames, ravalée au rang d’une pratique indigne, comme une cause future au délitement du pouvoir des derniers rois dits « fainéants ». L’intérêt de cette étude est donc de pallier à ce problème de fond en tentant de retracer au mieux les enjeux et les structures découlant du caractère multiple de ces unions, avec pour objectif final celui de mieux en comprendre l’articulation, et de définir ainsi la place des femmes au sein du système palatial franc.

 

 

Une culture hagiographique en transmission. Textes, livres et hagiographes à Trèves (ca 1450-ca 1520)

Bastien Dubuisson, sous la direction de Michel Margue (Université du Luxembourg) et de Xavier Hermand (UNamur)

Cette thèse de doctorat a bénéficié d’un financement du Fonds National de la Recherche du Luxembourg (FNR).

Au miroir des instruments de travail traditionnels, les historiens étudiant l’hagiographie – la littérature consacrée aux saints – pourraient conclure à un tarissement de cette matière aux derniers siècles de l’époque médiévale. Cette fausse impression est due à l’abondance des manuscrits conservés qui complique le repérage et le recensement des textes, mais surtout au désintérêt des spécialistes qui ont largement préféré étudier l’hagiographie des siècles antérieurs, autrefois pour évaluer l’historicité des saints, désormais pour documenter des périodes pour lesquelles on dispose de peu de sources écrites.

La période chronologique située entre la fin de la crise conciliaire et le concile de Trente (ca 1450-ca 1550) constitue indéniablement le parent pauvre des études hagiographiques. Quelques rares contributions, très inégales selon le territoire étudié, laissent néanmoins entrevoir une culture hagiographique foisonnante, miroir de la complexification des pratiques religieuses prises dans leur ensemble, notamment dans la région bordée par le Rhin, la Moselle et la Meuse.

La ville de Trèves, ancienne capitale romaine impériale devenue siège archidiocésain et centre spirituel d’une principauté épiscopale au Moyen Âge, comptait au XVe siècle de très nombreux établissements religieux dont les plus anciens disposaient d’une tradition hagiographique remontant parfois aussi loin que le VIIIe siècle.

La production hagiographique littéraire tréviroise antérieure à 1200 est bien connue. Passé cette borne chronologique, on est confronté au manque d’études, dû en partie au déficit des instruments de travail. Pourtant, le nombre très important de manuscrits conservés tend à indiquer une activité soutenue de copie et d’édition de textes et de collections hagiographiques.

Pour le début du XVIe siècle, on identifie plusieurs textes dédiés à des saints de Trèves qui semblent tous rattachés à un même contexte d’écriture. Ces textes sont rassemblés dans un unique légendier contemporain, soigneusement écrit à la main sur parchemin et décoré d’initiales colorées. Ce livre, aujourd’hui conservé à Berlin (SBPK, theol. lat. fol. 729), est originaire de l’abbaye bénédictine de Saint-Maximin près de Trèves où il a été mis par écrit par les moines.

À en croire l’unique étude monographique consacrée à l’hagiographie latine de cette époque en Germania[1], la composition de certains de ces textes trévirois aurait été mue par l’intérêt personnel d’un auteur, le moine Johannes Scheckmann de Saint-Maximin, dont la démarche intellectuelle se résumerait à l’humanisme et au patriotisme germanique. Ces conclusions se fondent néanmoins sur la généralisation d’observations tirées d’autres dossiers, sans prise en compte du contenu des textes et des contextes historique et hagiographique propres à Trèves.

Partant de l’édition scientifique du corpus, cette thèse revisite la raison d’être des textes et du légendier du début du XVIe siècle de l’abbaye de Saint-Maximin. Le prisme adopté est celui de la transmission culturelle, un concept emprunté à la sociologie, mieux adapté que celui de "transition" induisant de facto l’idée de rupture (entre Moyen Âge et Temps modernes, entre un "âge d’or" et une période de "déclin" de la production hagiographique). La transmission culturelle est horizontale et verticale. Autrement dit, la production hagiographique est influencée par les pratiques religieuses et intellectuelles de l’époque dans sa forme, tandis que les traditions (historiques, hagiographiques, documentaires…) transmises de génération en génération au sein d’un même groupe (une abbaye, un ordre…) en déterminent le contenu.

La première partie de la thèse interroge les pratiques hagiographiques et leurs évolutions au cours du long XVe siècle au sein de la région "rhéno-mosello-mosane". Stimulé par la diffusion d’une nouvelle forme de spiritualité intériorisée incarnée par le mouvement de la devotio moderna et les réformes monastiques, le dense maillage religieux de la région, dont la capitale culturelle était Cologne, a favorisé la circulation d’une littérature hagiographique régionale[2]. Les textes portant sur les saints de Trèves intégrèrent des collections encyclopédiques tels que le Sanctilogium du chanoine Jean Gielemans du Rouge-Cloître et d’autres légendiers des Pays-Bas, mais aussi des martyrologes imprimés à Cologne avec l’aide des Chartreux. En sens inverse, les manuscrits hagiographiques copiés dans les cellules individuelles des institutions religieuses tréviroises intégrèrent des textes portant sur les saints néerlandais, en particulier les saintes femmes du XIIIe siècle. En parallèle de cette activité de copie, certains religieux souhaitèrent fournir des figures d’imitation plus locales à leurs coreligionnaires pour motiver l’instauration d’une nouvelle forme de spiritualité ou d’obédience régulière. Les cas de la comtesse Marguerite de Bavière, duchesse de Lorraine, et de Théobert, saint patron de l’abbaye bénédictine de Tholey, illustrent cette tendance de l’écriture hagiographique. Ces rares compositions nouvelles étaient destinées à un public interne et n’ont connu aucune diffusion en dehors des abbayes qui les ont vu naître. Elles n’avaient donc pas pour vocation de porter de nouveaux saints sur les autels, mais bien de motiver l’adhérence aux idées de leur auteur.

Outre ses fonctions spirituelles et méditatives, l’écriture hagiographique continua de jouer un rôle important dans l’authentification de reliques et la légitimation de leur possession par les communautés religieuses. À partir de la fin du XIVe siècle, la région rhéno-mosello-mosane vit fleurir un certain nombre de centres de pèlerinages importants. À Trèves, des élévations de reliques eurent lieu dès 1400 pour dynamiser le culte de saints locaux plus ou moins méconnus. Certains textes mis par écrit à cette occasion bénéficièrent d’une diffusion régionale[3]. Un nouveau pèlerinage trévirois vit le jour à la suite de l’exhumation de la Tunique inconsutile du Christ en 1512 à l’initiative de l’empereur Maximilien de Habsbourg. Récupéré par le clergé local, l’engouement pour cette relique christique stimula la réécriture des textes hagiographiques trévirois et leur publication dans des "livres des reliques" imprimés (Heiltumsbücher).

La deuxième partie de la thèse est entièrement consacrée à l’étude du légendier de Saint-Maximin et de ses textes dont la production s’ancre pleinement dans le contexte du pèlerinage initié en 1512. L’analyse codicologique du légendier livre de premières impressions quant à la chronologie de la rédaction des textes. L’étude de chacun d’eux permet ensuite d’isoler les éléments narratifs en décalage avec la tradition hagiographique tréviroise fixée depuis le XIIe siècle dans les Gesta Treverorum et de les rattacher à des traditions littéraires (hagiographiques et historiographiques), diplomatiques ou encore épigraphiques propres à l’abbaye de Saint-Maximin. Les manuscrits conservés renseignent encore l’état auquel les moines du début du XVIe siècle y avaient accès et permettent de comprendre certains choix éditoriaux.

Voici la la liste des textes du légendier étudiés et édités en annexe de la thèse :

  • Historia adventus S. Agritii ad Treviros (BHL[4]179d)
  • Vita S. Maximini confessoris et episcopi Trevirorum (BHL 5824g)
  • Passio BB Thebaeorum ac Trevirorum Martyrum (BHL vacat)
  • Vita S. Basini confessoris et episcopi Trevirorum (BHL1028 – en deux versions)
  • Vita S. Auctoris confessoris et episcopi Mettensium, post archiepiscopi Trevirorum (BHL747b)

Cette liste est complétée par l’Historia B. Popponis Trevirorum archiepiscopi (BHL vacat), un texte rédigé à l’occasion de l’élévation du corps de l’archevêque Poppon de Trèves à la collégiale de Saint-Siméon en 1517 qui ne fait cependant pas partie du légendier de l’abbaye.

L’étude des textes, en parallèle de celle des chapitres de plusieurs Heitumsbücher composés par le moine Johannes Scheckmann, révèle les contextes ayant présidé à leur rédaction : des disputes pour la possession de corps saints avec d’autres abbayes, la volonté de rassembler en un seul récit cohérent plusieurs traditions dispersées dans les anciens manuscrits de l’abbaye, l’accession à l’abbatiat d’un nouveau prélat à qui l’on souhaitait soumettre un modèle de conduite, le prestige de posséder un énième corps de saint évêque de Trèves…

Quant au légendier, il apparaît comme une memoratio in folio de l’abbaye, documentant ses traditions hagiographiques pour les prévenir de l’incurie des moines et de l’oubli. Un parallèle intéressant peut être dressé avec les paratextes de la Bible géante produite à la même époque qui jouent le même rôle.

La troisième partie de la thèse s’intéresse à la figure du moine Johannes Scheckmann, auteur expressis verbis de plusieurs des textes étudiés (Vita S. Basini et Historia B. Popponis) et d’un grand nombre de Heiltumsbücher. Chargé de la garde des livres et des archives d’une abbaye qui favorisait l’érudition comme garantie de la discipline monastique, ce moine empreint de la culture intellectuelle de son temps et très dévoué à ses charges monacales entretenait une correspondance avec plusieurs humanistes en dehors du cloître. Professionnel de l’écrit, il était tout désigné pour coordonner une vaste campagne de réécriture hagiographique.

Afin de déterminer si Scheckmann est l’auteur des textes anonymes du corpus, une étude stylométrique assistée par ordinateur a été conduite. L’algorithme des general imposters, un outil de classification reposant sur de l’apprentissage machine, permet de lui attribuer la composition des textes. Néanmoins, une granulométrie plus fine interroge également la pertinence de l’emploi des méthodes stylométriques sur un corpus caractérisé par le remploi et la réécriture de textes antérieurs.

La thèse se clôture par une dernière partie faisant office de bilan. Remis dans un contexte hagiographique plus large, les textes composés au début du XVIe siècle à Saint-Maximin sont en décalage avec l’évolution des critères de sainteté à la fin du Moyen Âge. Mettant en avant des martyrs et surtout des saints évêques d’un autre âge, ils sont avant tout dépositaires de la memoria institutionnelle de l’abbaye. Pour la première fois depuis le XIIe siècle, les évolutions en matière de communication et d’autorité, incarnées par l’imprimé, justifièrent qu’une vaste campagne de réécriture soit menée. Placés sous le nom d’un auteur unique (Scheckmann) dans les Heiltumsbücher, les textes hagiographiques imprimés faisaient désormais autorité face aux anciennes copies manuscrites anonymes des monastères. Le contenu des livres des reliques est absolument corrélé à celui du légendier. Cependant, si l’un était destiné à une diffusion de masse pour imposer le discours hagiographique des moines, l’autre était voué à un usage interne et communautaire : transmettre un patrimoine hagiographique à valeur historiographique aux futures générations de moines afin de les armer.

Les annexes contiennent l’édition scientifique des textes du corpus, auxquels s’ajoutent l’édition d’un récit de miracle de l’évêque Marus (De S. Maro Trevirorum archiepiscopo – BHL vacat)[5] ainsi qu’un tableau comparatif des auctaria dédiés aux saints de Trèves dans plusieurs martyrologes manuscrits et imprimés des XVe-XVIe siècles.

 

[1] Collins, D. J., Reforming Saints. Saints’ Lives and Their Authors in Germany, 1470-1530, New York, 2008 (Oxford Studies in Historical Theology).

[2] Article tiré de cette partie de la thèse : Dubuisson, B., « Die hagiographischen Lektionen der hl. Helena und ihre Beziehungen zum ‘Sermo in festivitate beatae Helenae’ (= BHL 3783) », Kurtrierisches Jahrbuch, 62 (2022), p. 79-100.

[3] Articles tirés de cette partie de la thèse : Dubuisson, B., « À propos de l’évêque Marus de Trèves », Analecta Bollandiana, 139/2 (2021), p. 339-358 ; Dubuisson, B., « Le dossier hagiographique de Théodulphe de Trèves, homologue de Théodulphe de Saint-Thierry du Mont-d’Hor », Analecta Bollandiana (à paraître).

[4] Bibliotheca Hagiographica Latina.

[5] Dubuisson, B., « À propos de l’évêque Marus », op. cit.

 

Curia comitis. Participation politique des élites et pouvoir princier dans le comté de Flandre (1071-1191)

Romain Waroquier, sous la direction de Jean-François Nieus (FNRS/UNamur)

Le XIIe siècle est considéré, depuis la fin des années 1920 et les travaux de Charles Homer Haskins, comme un siècle de renaissance sur de nombreux plans – culturel, religieux ou économique –, mais se révèle surtout être un temps de profondes mutations politiques. L’Occident médiéval observerait une progressive consolidation du pouvoir princier et, grâce au développement d’une cour centrale et d’un appareil bureaucratique, la naissance de ce que d’aucuns ont appelé l’État. Ces constructions étatiques élémentaires reposeraient essentiellement sur la projection d’un pouvoir personnel sur des lieux centraux comme les châteaux, points d’appui essentiels du pouvoir princier, mais surtout sur le contrôle des fidélités aristocratiques. Cette thèse a pour objectif d’étudier l’évolution de ces rapports de pouvoir entre prince et élites afin de voir s’ils tendent effectivement vers cette hypothèse de leur territorialisation et bureaucratisation.

Le choix du comté de Flandre, entre la prise de pouvoir de Robert le Frison en 1071 et la mort de Philippe d’Alsace à Saint-Jean d’Acre en 1191, comme terrain d’investigation s’est vite avéré comme une évidence pour de multiples raisons, mais surtout pour la conservation exceptionnelle d’un des plus importants corpus de chartes princières du XIIe siècle – 987 au total – qui soit parvenu jusqu’à nous. Or, ces chartes comtales représentent l’essentiel, pour ne pas dire l’intégralité, des sources nécessaires à l’approche développée. Plus précisément, ce sont les listes de témoins de ces actes qui constituent le socle heuristique de cette étude. Rassemblant des individus d’horizons divers, les listes de témoins offrent un instantané de l’entourage princier à un moment donné et permettent ainsi d’entrevoir qui entre en contact, au moins ponctuellement, avec le prince et les autres membres de la curia.

L’un des principaux angles de réflexions a été de développer une méthodologie qui soit à la fois efficiente et scientifiquement pertinente pour rentrer au cœur des réalités curiales de la Flandre du XIIe siècle. Trois approches différentes, mais complémentaires, ont pour ce faire été combinées, à savoir une étude prosopographique classique, un examen statistique approfondi et une analyse de réseau. La mise en œuvre de ce dernier outil, via le logiciel Gephi, a d’ailleurs été un point d’attention majeur de cette étude. Il en ressort que, à l’exception des représentations graphiques générées – au mieux inutiles, au pire trompeuses –, les différentes métriques calculées par le logiciel se révèlent particulièrement intéressantes. Moyennant une critique serrée des résultats, elles apportent un éclairage supplémentaire et une réelle nuance aux analyses prosopographiques et statistiques. En dehors de cet aspect méthodologique, les conclusions de l’étude peuvent être résumées comme suit.

L’évolution de la cour de Flandre au cours du XIIe apparaît comme un immense paradoxe. Depuis Robert le Frison, l’intégration de l’aristocratie de la principauté dans leur entourage est un moteur de l’action des comtes et le fondement de leur autorité, comme l’illustre l’action de Thierry d’Alsace (1128-1168), qui attire progressivement autour de lui les forces vives du comté de Flandre. Les continuels réajustements de l’entourage comtal sont rythmés par les convulsions politiques, qu’ils permettent d’amortir, et mettent en évidence la nécessité de maintenir l’équilibre des sensibilités aristocratiques. Parmi d’autres causes, l’isolement politique de Charles le Bon (1119-1127), qui n’avait d’ailleurs rien fait pour y remédier, à l’aune de l’année 1127 mène sans doute à son assassinat le 2 mars de cette année. Si le processus d’intégration aristocratique n’a pas été un fleuve tranquille, à la mort de Thierry d’Alsace en 1168, l’autorité comtale est à son faîte, au terme d’intenses efforts d’adaptation et de compromis.

Or, paradoxalement, son épanouissement sous Philippe d’Alsace (1168-1191) s’effectue dans la désintégration de cet entourage. La curia comitis au sens extensif, telle qu’elle apparaît sous le comte Thierry, n’est plus le centre de la politique comtale, laissant place à un petit groupe de conseillers, dans lequel Philippe d’Alsace vient piocher les ressources humaines nécessaires à ses projets de proto-représentation de son pouvoir. L’équilibre relationnel entre le prince et son aristocratie repose maintenant sur un lien plus lâche et lointain. Les élites reconnaissent l’autorité du comte aussi longtemps que celui-ci ne vient pas trop s’immiscer dans leurs affaires, tout comme ils acceptent a priori les évolutions de la politique comtale en matière de représentation du pouvoir. La cour comtale marque le renversement des rapports de pouvoir entre le comte de Flandre et ses élites, et la modification du point d’équilibre relationnel entre ces deux entités politiques. Le pouvoir des comtes s’est construit au travers de leur entourage, mais son évolution ne peut s’accomplir qu’au prix de son implosion.

Sur un plan plus transversal, il apparaît que les interactions entre le comte et les élites de la principauté restent personnelles et individualisées et ne se réalisent pas au travers d’un lien abstrait, familial ou institutionnel. Dans le comté de Flandre du XIIe siècle, le dialogue politique entre le prince et ses élites, laïques ou ecclésiastiques, se réalise au travers de l’entité individuelle que représente chaque seigneur ou prélat et non par le biais de cette abstraction que serait un lien familial ou institutionnel. Ces rapports de pouvoir se réévaluent et se renouvellent continuellement, au gré des circonstances politiques et des successions comtales ou seigneuriales, si bien qu’ils peuvent être considérés comme strictement personnels.

L’entourage constitue le cœur du pouvoir des comtes de Flandre, mais la formation du réseau politique ne se suffit pas à elle-même. Pour être efficient, il est nécessaire que ce réseau soit opérationnel. L’opérationnalité, notion qui rejoint partiellement le capital social bourdieusien, suppose que l’individu avec lequel le comte se lie soit prêt à mettre ses ressources personnelles en action au profit du prince dans une situation donnée. Les observations qui ont été effectuées montrent une corrélation, somme toute logique, entre intensité de la relation et son opérationnalité. En d’autres termes, plus le lien est fort, plus la relation est opérationnelle, mais le bénéfice à en tirer se révèle moindre. Par ailleurs, un lien de faible intensité ne signifie pas automatiquement que la relation n’a aucune ressource à apporter au comte de Flandre, au contraire. Ces liens faibles peuvent au contraire se révéler fort utile, apportant souvent un bénéfice plus grand au comte. Si les bénéfices que tire le comte de Flandre de cette relation sont importants, celle-ci est également beaucoup plus fragile. Reposant seulement sur un socle d’intérêts communs trop ponctuels (par exemple un ennemi politique commun), le lien en ressort fragile et instable dans le temps. Progressivement, la relation peut se déséquilibrer, penchant de plus en plus vers l’un des deux protagonistes, et se disloquer. Un lien faible peut néanmoins se révéler bénéfique pour le comte de Flandre, notamment quand il est employé de manière plus ponctuelle. Le coût, compris plus extensivement qu’en monnaies sonnantes et trébuchantes, est aussi beaucoup plus élevé pour le comte pour activer un lien faible. Son activation peut être dépendante de multiples facteurs, sur lesquels l’emprise du comte peut parfois être limitée. En résumé, l’opérationnalité d’un lien fort s’avère plus stable et facilement activable, mais son impact va être moindre, tandis que celle d’un lien faible se révèle instable et activable seulement sous condition, mais son impact semble être plus fort.

Pour conclure, cette thèse cherche avant tout à ouvrir de nouvelles perspectives de recherche et à proposer un regard neuf sur les entourages princiers du Moyen Âge central. La cour comtale flamande n’est pas une structure sociale monolithique ou une institution gouvernementale abstraite, mais bien un enchevêtrement d’une multitude de dyades relationnelles, dont le comte est le point névralgique. C’est la compréhension des dynamiques entre ces différentes relations individuelles – entre le prince et ses curiaux, mais aussi entre les curiaux entre eux – qui permet de saisir toute la subtilité des rapports de pouvoir entre les différents protagonistes. Ces relations réciproques, malléables et fluides, doivent d’abord se comprendre empiriquement dans le temps court avant d’essayer de prudemment les replacer dans le paysage plus global de la société politique du comté de Flandre. Dans cette optique, les hommes et les femmes qui composent ce réseau politique doivent être replacés au centre du discours historique, car c’est ainsi qu’émerge la réelle substance d’un entourage comtal continuellement animé par les actions individuelles et la conjoncture sociopolitique. Loin d’être un simple assemblage de relations, l’entourage politique des comtes de Flandre du XIIe siècle est une microsociété en elle-même où se joue et se déjoue les rapports de pouvoir au travers des liens interpersonnels entretenus par le comte avec les élites de sa principauté.

 

2022

Une collection épistolaire à l’épreuve du temps. Diffusion et réceptions des Variae de Cassiodore (VIe-XVIe siècles)

                    Nicolas Michel, sous la direction de Xavier Hermand (UNamur) et Paul Bertrand (UCLouvain)

Les Variae de Cassiodore, collection épistolaire comprenant 468 lettres et édits répartis en douze livres, constituent un témoignage exceptionnel sur la politique menée par les derniers souverains de la dynastie ostrogothique au cours de la première moitié du VIe siècle. Si les données historiques qu’elles transmettent ont depuis longtemps suscité l’intérêt des chercheurs, peu d’études se sont par contre interrogé sur la postérité des Variae et sur l’impact qu’elles purent avoir sur la culture médiévale. C’est à cette question que le présent travail se propose d’apporter une réponse, en étudiant l’histoire de la collection épistolaire de sa compilation vers 538 à Ravenne jusqu’à l’avènement de l’imprimé au début du XVIe siècle. Il s’agit bien entendu de décrire la diffusion manuscrite de la collection, de caractériser les espaces et les milieux où elle pénétra, de manière diachronique. Mais l’objectif est surtout d’étudier la réception des Variae, de comprendre comment et pourquoi celles-ci furent lues et exploitées par les médiévaux pendant près de dix siècles, malgré l’évolution des pratiques et des modes qui aurait pu mettre un terme à son histoire.

Pour ce faire, nous avons pris le parti d’envisager l’ensemble des traces laissées par les Variae, autrement dit à la fois les manuscrits qui la transmettent (conservés ou perdus mais dont les sources ont gardé la trace), mais également les données de la tradition dite indirecte, c’est-à-dire les excerpta, citations, remplois et autres traces que les Variae ont pu laisser dans d’autres artefacts textuels, et qui augmentent, parfois de manière notable, son aire de diffusion, tant sur le plan géographique que social, et donc son succès. Le corpus ainsi constitué comprend environ 250 manuscrits (dont une centaine d’exemplaire perdus), auxquels s’ajoutent toutes les données de la tradition indirecte, parmi lesquelles une centaine de remplois relevés dans la documentation diplomatique. La richesse de la tradition manuscrite et littéraire des Variae témoigne de l’incroyable succès dont elles bénéficièrent au cours du Moyen Âge et dont ce travail tente de rendre compte.

Pour répondre à l’objectif fixé, à savoir l’étude de la fortune manuscrite et littéraire des Variae de Cassiodore au cours d’un long Moyen Âge (VIe-XVIe siècle), notre travail se compose de trois parties, trois moments organisés de manière chronologique, afin de répondre aux questions essentielles qui animent l’historien de la réception des textes : où et quand l’œuvre fut-elle lue ? comment et sous quelles formes ? par qui et surtout pourquoi ?

Dans un premier temps, on s’est intéressé aux premiers siècles d’existence des Variae, caractérisés par la quasi-disparition de la collection dont il s’est agi de saisir les causes. Après de longs siècles d’absence, les Variae ressurgirent au cours du XIIe siècle, dans des conditions et pour des motifs que nous avons tenté de décrypter au mieux. Après avoir constaté, puis décrit la genèse de la tradition manuscrite de l’œuvre, on s’est attaché à dresser un panorama d’ensemble de sa diffusion manuscrite, à en caractériser les mécanismes et les canaux, les espaces et les milieux où se diffusa la collection.

Une fois la réception de la collection épistolaire de Cassiodore constatée puis qualifiée, la troisième et dernière étape du travail, la plus complexe et la plus importante, consiste à tenter d’y apporter une explication la plus complète possible. La richesse de sa tradition manuscrite s’explique d’abord et avant tout par l’étonnante capacité qu’eurent les Variae à s’adapter aux différents contextes dans lesquels elles furent mobilisées. Nous nous sommes en premier lieu intéressé aux conditions d’utilisation de la collection par les praticiens du dictamen, permettant de renouveler notre connaissance des pratiques d’écriture politique de cette période, en particulier pour le XVe siècle. Mais la réception des Variae ne se limite pas à la place qu’elles occupèrent dans l’histoire de la phraséologie politique tardo-médiévale. La collection semble avoir également intéressé d’autres types de lecteurs, comme le suggèrent les nombreux manuscrits qui proviennent d’universités, de prédicateurs, de bibliothèques nobiliaires ou humanistes, ou encore les différents emprunts et citations que l’on relève dans une grande variété de documents, du sermon au discours académique, en passant par les florilèges et la littérature politique. La diversité des contextes d’usages suggère une pluralité d’interprétations et, partant, de réceptions de la collection épistolaire de Cassiodore qu’il s’est agi de décrire au mieux.

Ainsi, ce travail s’inscrit-il dans différents champs d’études, de l’histoire des textes aux pratiques de l’écrit (en particulier de l’écriture politique), en passant par l’histoire de la rhétorique, de l’enseignement, de la prédication, dans une perspective d’histoire culturelle et sociale.

 

2019

Les manuscrits et la bibliothèque de l’abbaye du Saint-Sépulcre de Cambrai au XVe siècle

                    Sara Pretto, sous la direction de Xavier Hermand (UNamur) et Berardo Pio (Università di Bologna)

Inscrite dans le projet « Réformes, production et usages du livre dans les monastères bénédictins (Pays-Bas méridionaux, XIVe-XVe siècles) », la présente thèse de doctorat se focalise sur la production manuscrite de l’abbaye du Saint-Sépulcre de Cambrai au XVe siècle, une importante institution bénédictine du Nord de la France dont l’histoire demeure encore méconnue. Fondée en 1064 par le saint évêque Liébert, elle devient rapidement un centre monastique très actif : la richesse de sa bibliothèque témoigne une pratique d’écriture et une activité culturelle bien consolidées. Les fonds provenant du Saint-Sépulcre constituent la seconde composante majeure des collections de la Médiathèque de Cambrai. Ils n’ont malheureusement jamais été étudiés en profondeur : on constate que la majeure part de ces manuscrits remonte au XVe siècle, surtout dans sa seconde moitié, période désormais loin de l’âge d’or des scriptoria monastiques. Cela démontre que la communauté est encore vivante et dynamique à la fin du Moyen Âge. Les XIVe-XVe siècles sont habituellement considérés comme une période de déclin pour le monde bénédictin. Beaucoup d’institutions traversèrent alors une crise plus ou moins profonde aux causes multiples (recrutement inadéquat, commende, faits de guerre, difficultés financières, désagrégation de la vie commune, etc.) et le rôle joué par les abbayes sur le plan intellectuel change profondément. Cependant, divers travaux ont récemment insisté sur le renouveau du monde monastique à la fin du Moyen Âge, dans le cadre du mouvement dit « de l’observance », qui donne lieu à une série de tendances réformatrices (par exemple, la devotio moderna) qui redynamise beaucoup de communautés. Ce renouveau spirituel s’accompagna d’une production et d’une circulation accrues des livres destinés aux monastères nouvellement fondés ou réformés. En fait, les livres ont toujours occupé une position centrale au sein des abbayes mais leur importance s’accroît encore lorsque la réforme se répand : à la fois vecteurs d’idées nouvelles et réceptacles des valeurs fondatrices, les livres aidèrent les réformateurs à promouvoir leurs idéaux et à en garantir, dans une certaine mesure, l’application. Au niveau de l’activité intellectuelle, le monde monastique connut plusieurs mutations fondamentales : on passe, en fait, d’une situation où lire et écrire étaient deux activités plutôt séparées, pratiquées en groupe et soumises à un contrôle institutionnel – le livre était alors tout à la fois un outil de travail et un bien précieux –, à un nouveau contexte, dans lequel la lecture et la possession personnelles des livres étaient encouragées par l’expansion de ces courants spirituels. En plus, la diffusion du papier, l’invention de l’imprimerie et la généralisation de la cellule comme espace réservé à chaque religieux permettent une vrai « privatisation » du livre. De toute évidence, la richesse de sources manuscrites de l’abbaye du Saint-Sépulcre nous pose des questions sur les changements qui ont eu lieu dans le monastère à la fin du Moyen Âge et sur la relation de la communauté avec ces nouvelles formes de religiosité.

Cette thèse de doctorat comprend deux volumes : un premier, qui essaie d’analyser l’activité du scriptorium cambrésien et la gestion de son patrimoine livresque ; le deuxième est un catalogue codicologique des manuscrits provenant de l’abbaye au XVe siècle. Grace à un travail minutieux d’analyse des manuscrits et des documents d’archives du monastère, il a été possible de brosser un panorama général de la culture du livre manuscrit dans l’abbaye ainsi qu’un profil historique de la communauté et de ses intérêts religieux à la fin de Moyen Âge.

 

 

Écrit et gestion dans une abbaye de femmes : le cas des cisterciennes du Val-Benoît de Liège (XIIIe-XVe siècle)

                    Adèle Berthout, sous la direction de Xavier Hermand (UNamur) et Benoît Tock (Université de Strasbourg)

Si depuis la fin du XXe siècle les études portant sur les pratiques médiévales de l’écrit se sont multipliées, éclairant tant ce qu’on appelle « la révolution de l’écrit » que des pans de la société médiévale occidentale, l’écrit pragmatique en milieu monastique - et en particulier féminin - à la fin du Moyen Âge reste un sujet à explorer. Par le biais d’une étude de cas reposant sur un riche fonds d’archives (environ 700 chartes et 200 registres), l’objectif de cette thèse est donc d’identifier et d’expliquer les formes, fonctions et usages des écrits documentaires chez les cisterciennes du Val-Benoît de Liège, du XIIIe au XVe siècle. Après avoir replacé l’institution dans son contexte tant liégeois que cistercien, cette recherche met en avant l’évolution du chartrier et des écrits qui y sont liés (inventaire, cartulaire), puis explore la panoplie d’écrits de gestion desquels se dégage un véritable système comptable initié, semble-t-il, au milieu du XIVe siècle.

 

 

 

2018

Le Roman de Méliadus. Étude et édition critique de la seconde partie

                    Sophie Lecomte, sous la direction de Giovanni Palumbo (UNamur) et Lino Leonardi (Università di Siena)

Le Roman de Méliadus (entre 1230-1235 et 1240), qui se rattache à la matière de Bretagne, fait évoluer la génération des pères des chevaliers de la Table Ronde. Il raconte en particulier les prouesses et aventures du roi Méliadus de Léonnois, le père de Tristan. Il s’agit de la première branche d’un cycle arthurien en prose composé de deux autres branches principales : le Roman de Guiron et la Suite Guiron. Quinze témoins manuscrits, y compris quatre fragments, et deux imprimés du XVIe siècle transmettent le Méliadus, dans ses différentes formes. D’une part, le roman est attesté dans une forme longue non cyclique, ou plutôt pré-cyclique puisqu’elle reflète sans doute l’état primitif du texte. D’autre part, le Méliadus est attesté dans deux formes cycliques. Dans une première forme cyclique du Guiron, le Roman de Méliadus, dont la partie finale est tronquée, est joint au Roman de Guiron au moyen d’un raccord. La deuxième forme cyclique donne, quant à elle, la rédaction longue du Méliadus suivie d’une partie du raccord au Guiron. Dans ces deux organisations cycliques, le Méliadus figure tantôt sous une rédaction brève (la première forme cyclique), tantôt sous sa rédaction longue (la deuxième forme cyclique). Plusieurs éléments d’analyse interne démontrent le caractère postérieur du raccord, qui est en partie débiteur de la version longue du Méliadus, et il y a consensus sur la présence de cette dernière dans l’archétype.

C’est la seconde partie de la version longue non cyclique transmise par la branche α dont la thèse présente l’édition critique, ainsi qu’une étude philologique et littéraire. La thèse a été réalisée au sein du « Groupe Guiron », un groupe de recherche international dirigé par Lino Leonardi (Università degli Studi di Siena) et Richard Trachsler (Universität Zürich), et l’édition suit le programme ecdotique édicté par le Groupe, qui est fondé sur l’interprétation de la tradition textuelle et non sur un manuscrit de base ; les choix éditoriaux sont guidés par le stemma, sans être aucunement automatiques. Ce modèle valorise une approche diachronique du cycle. Pour les faits de substance, c’est la tradition qui guide l’établissement du texte ; pour la forme du texte édité, un manuscrit (« manuscrit de surface ») est suivi.

Le premier chapitre, « Jeux d’échos et interférences : analyse interne du Roman de Méliadus », s’intéresse à la figure du roi Méliadus et à la construction de son personnage. Embrasser la totalité du texte permet de dégager les caractéristiques de la partie éditée, de démontrer l’unité de celle-ci du point de vue narratif, d’effectuer des rapprochements et des comparaisons avec le Tristan en prose, qui a servi de modèle à l’auteur du Méliadus, et d’aborder la question de la programmation de la narration. Le deuxième chapitre, « La tradition manuscrite du Roman de Méliadus », comprend les différents compléments à l’édition de nature philologique. L’étude de la tradition est divisée en sections critiques correspondant aux différents mouvements dans la tradition. À travers quatre sections, les formes que le stemma assume tout au long du texte sont confirmées ou précisées, prolongeant l’imposant travail de recensio de N. Morato (2010). Le troisième chapitre, « Établissement du texte », expose en détail les critères d’édition adoptés par le « Groupe Guiron » pour l’édition intégrale du corpus guironien et les exemplifie ou précise pour la seconde partie du Méliadus. Le point, crucial, de la sélection des variantes se trouve ainsi complété par une série de cas où la répartition des témoins confirme que, dans la tradition du Méliadus, telle ou telle variante est d’origine polygénétique. Le choix des manuscrits figurant en apparat et des témoins de contrôle s’appuie sur un sondage où la tradition dans son ensemble est examinée. Une étude sur les tics de copie dont le manuscrit de surface L1 hérite est également menée, afin de raisonner sur leur sort en phase d’édition. Le quatrième chapitre rassemble les études de nature linguistique. Une analyse de la langue de L1 pour les parties copiées par plusieurs scribes y est menée. Vient ensuite l’édition critique de la seconde partie du Roman de Méliadus, qui constitue le cœur du travail. Elle est suivie de ses différents compléments critiques – notes, glossaire, index des personnages et des lieux – et des annexes.

 

2016

Les hommes de l'écrit. Agents princiers, pratiques documentaires et développement administratif dans le comté de Flandre (1244-1305)

                    Aurélie Stuckens, sous la direction de Jean-François Nieus (FNRS/UNamur)

La seconde moitié du XIIIe siècle – période-charnière dans l’histoire de la culture écrite de l’Occident latin – est marquée, au sein de l’administration du comté de Flandre, par un net accroissement du nombre de documents produits et conservés, de même que par la diversification de ces écrits. La présente thèse de doctorat, inscrite dans le champ d’investigation des pratiques médiévales de l’écrit et plus particulièrement de la sociologie de l’écrit en milieu aristocratique, vise à caractériser et à interpréter cet essor administratif de la principauté flamande sous les gouvernements de Marguerite de Constantinople (1244-1278) et de Gui de Dampierre (1278-1305). Son originalité tient en une double démarche : d’une part, celle d’opter pour une approche globale des activités d’écriture à vocation gouvernementale – en général étudiées isolément dans l’historiographie –, afin de déterminer la manière dont les pratiques documentaires se sont articulées entre elles ; d’autre part, celle qui consiste à lier cet examen documentaire à une enquête de type prosopographique, ancrée dans l’histoire sociale et vouée aux « praticiens » de l’écrit. L’étude se structure en trois temps, suivant une réflexion en crescendo.

La première partie est principalement consacrée à l’examen systématique des sources et à la méthodologie déployée pour leur analyse – en particulier le recours à trois sciences dites « auxiliaires » de l’histoire : la paléographie, la diplomatique et la codicologie. L’examen fouillé du riche panel heuristique disponible pour les années 1244 à 1305 – avec plusieurs analyses de documents postérieurs, jusque vers 1330 – s’avère particulièrement utile dans la mesure où ces pièces sont nombreuses à être méconnues. Cet examen met en évidence l’ampleur des innovations documentaires introduites dans la seconde moitié du XIIIe siècle, ainsi que le primat accordé aux instruments « internes » dédiés à la gestion administrative du comté, c’est-à-dire aux écrits produits et conservés par les agents princiers dans l’exercice de leurs charges (registres, formulaires, documentation comptable, écrits préparatoires, lettres, dossiers diplomatiques, etc.). Il en ressort que le travail de ces agents s’inscrit dans deux domaines d’activités relativement distincts. Ceux-ci font l’objet des deux parties suivantes de la thèse, subdivisées en sept chapitres – respectivement trois et quatre – articulés autour des principaux agents princiers ayant participé au développement administratif du comté.

La deuxième partie de l’enquête est ainsi dédiée à l’administration des affaires princières au sens large, de l’écriture des chartes et de la correspondance des comtes à leur représentation dans les cours étrangères pour diverses missions diplomatiques. Une partie de ces matières rejoint l’activité de la chancellerie comtale, établie vers 1130 et chargée de la production diplomatique princière. À la tête de cet « organe », se trouve un chancelier dont la fonction est associée depuis 1127 à celle de prévôt de la collégiale Saint-Donatien de Bruges. Ce chancelier-prévôt est définitivement écarté des affaires comtales sous Marguerite de Constantinople. De façon concomitante, le rôle de plusieurs agents princiers dépasse largement, dès le milieu du XIIIe siècle, le cadre de la rédaction (dictamen) et de l’écriture (scriptio) des chartes princières, qui ne représentent plus qu’une infime partie de leur production écrite, désormais davantage tournée vers des « écrits ordinaires ». Dès lors, c’est le devenir de la chancellerie princière – et, de façon sous-jacente, le concept même de « chancellerie » en tant qu’institution – qui est interrogé et caractérisé pour la seconde moitié du XIIIe siècle.

La troisième partie de l’étude est consacrée au pan financier de l’administration comtale dans la mesure où les finances constituent, depuis le XIIe siècle, un ciment pour l’évolution et la centralisation de cette administration. Dans la seconde moitié du XIIIe siècle, les matières financières apparaissent comme la colonne vertébrale de l’administration comtale. Elles comprennent à la fois la gestion globale des revenus princiers (domaniaux et extra-domaniaux) et une gestion spécifiquement dédiée à la vente des « nouvelles terres » des comtes, en particulier des moëres, ces tourbières gagnées sur l’eau grâce à de grands travaux d’endiguement. Décortiquer l’organisation des finances, en accordant notamment une attention particulière à la mutation du domaine princier, permet de nuancer nettement la persistance, dans l’historiographie, de l’idée d’une évolution assez linéaire de la gestion financière durant le XIIIe siècle.

In fine, dans les deux champs d’activités décrits, les agents comtaux s’avèrent être les piliers de l’essor administratif de la principauté, à une époque où les rouages proprement (pré-)institutionnels demeurent peu nombreux. Polyvalence et spécialisation croissante caractérisent l’évolution de ces hommes qui travaillent le plus souvent en tandems. Dans un même temps, se crée progressivement un équilibre fondamental entre deux fonctions, celle de chancelier de facto du prince et celle de gestionnaire – puis receveur général – des finances princières, dont les titulaires s’imposent comme les chefs de file du personnel comtal. À l’aube d’un XIVe siècle marqué par la centralisation et l’institutionnalisation progressive des organes de gouvernement « étatique », ces « hommes de l’écrit » façonnent, seuls, l’administration princière dans le comté de Flandre.

 

2015

La Chanson d’Aspremont entre France et Italie. Étude et édition critique partielle des versions franco-italiennes

                    Anna Constantinidis, sous la direction de Giovanni Palumbo (UNamur)

La Chanson d’Aspremont est une chanson de geste française composée à la fin du XIIe siècle et racontant les exploits – fictifs – de l’empereur Charlemagne contre les Sarrasins menés par Agoulant et son fils Eaumont dans la région de l’Aspromonte, en Calabre. Le poème met notamment en scène les enfances de Roland et les premiers combats de celui-ci aux côtés de son oncle Charlemagne et est donc étroitement lié à la Chanson de Roland, à laquelle il fournit une sorte de prologue post factum.

Le grand nombre de manuscrits conservant le poème (vingt-cinq) atteste le succès considérable qu’a connu le texte du XIIe au XVe siècle, en France, en Angleterre mais aussi en Italie, où il a connu de nombreux remaniements. On compte quatre manuscrits français complets ainsi que trois fragments composés en Italie du Nord, vraisemblablement en Vénétie et en Emilie- Romagne, entre le XIIIe et le XVe siècle (manuscrits complets : Chantilly, Bibliothèque du Château, 0470 = Cha ; Venise, Biblioteca Marciana, fr. Z 4 (225) = V4 ; Venise, Biblioteca Marciana, fr. Z 6 (226)= V6 ; Paris, BNF, fr. 1598 = P3 ; fragments : Venise, Biblioteca Marciana, Lat. cl. X, cod. 200 = Bess ; Trente, Biblioteca San Bernardino, Arch. 320 = Tn ; Florence, Biblioteca Nazionale, Magl. Cl VII, 932 = F). Ces manuscrits, communément appelés « franco-italiens », font office de transition entre la tradition française et la matière épico-chevaleresque italienne et ont servi de base à des compositions neuves comme les Cantari d’Aspramonte ou l’Aspromonte d’Andrea da Barberino (qui seront elles-mêmes à la base de certains épisodes du Morgante de Pulci). Ils sont encore inédits et fournissent une rédaction largement remaniée par rapport au texte français.

La thèse La chanson d’Aspremont entre France et Italie s’est centrée sur l’étude des témoins complets V6, V4 et Cha et des trois fragments, réunis au sein d’une sous-famille stemmatique compacte, la sous-famille « X ». L’objectif principal était de rendre ces manuscrits lisibles au lecteur moderne à travers une édition critique accompagnée des apparats philologiques habituels (notes explicatives, glossaire, index des noms propres) et de fournir une étude philologique et littéraire de ces versions. Plusieurs questions méthodologiques liées au statut « intermédiaire » de ces textes, tant d’un point de vue philologique que linguistique, se sont posées, auxquelles la thèse de doctorat a tenté d’apporter des réponses propres au cas particulier de la Chanson d’Aspremont franco-italienne.

L’édition et l’étude de ces manuscrits permet une meilleure connaissance non seulement des remaniements fournis par ces versions du poème mais fournit également des informations plus générales sur les modalités de diffusion du genre épique dans la péninsule italienne au Moyen Âge. La confrontation des différents témoins a en effet permis de confirmer et de systématiser un certain nombre de données préexistantes sur la diffusion de la Chanson d’Aspremont : celle-ci a été extrêmement active, et les manuscrits que nous conservons ne représentent en réalité que la partie émergée de l’iceberg. On peut affirmer qu’il y a eu, entre la fin du XIIIe siècle et le début du XIVe siècle, plusieurs étapes dans la transmission du texte en Italie qui nous échappent aujourd’hui et que nous pouvons situer chronologiquement.

À partir de la fin du XIVe siècle, l’intérêt pour le texte diminue peu à peu, comme le suggère l’aspect matériel du fragment de Florence (F) qui, appartenant à un volume de la moitié du XIVe siècle, se trouvait déjà dépecé et réutilisé comme page de garde pour un autre ouvrage au début du XVe siècle L’épicentre de la production épique s’est en effet peu à peu déplacé vers la Toscane, où s’est développée, à partir de la fin du XIVe siècle, une production italienne dérivée des copies franco-italiennes d’Aspremont.

 

 

2014

Salut de l'âme et mémoire du corps. Typologie et iconographie du mémorial médiéval dans l'ancien diocèse de Liège

                    Hadrien Kockerols, sous la direction de Xavier Hermand (UNamur) et Michel Lefftz (UNamur)

Dans le monde chrétien occidental du Moyen Âge c’est dans les églises que la mémoire des morts s’est matérialisée en des monuments conçus pour la perpétuer. Une intense réflexion ecclésiologique sur ce contenant qu’est l’église a mené à la concevoir comme un lieu sacré et même a doter sa dédicace d’un statut sacramentel, l’église réalisant dans la construction l’Église qu’elle exprime. Cette construction intellectuelle s’élabore alors que l’organisation spatiale de l’église subit une pression du monde laïc qui, malgré les efforts de l’Église pour l’interdire ou la limiter, impose une extension du droit de sépulture, qui s’accompagnera d’une présence matérielle : le monument funéraire. Le mémorial, qui reste privé, n’a toutefois aucune place dans la liturgie de l’Église ; elle s’installe, en fait, comme un parasite dans l’église. L’Église perd la maitrise de l’occupation exclusive de l’espace sacré.

L’Église répond par un encadrement de l’image de mémoire. Elle propose une iconographie de la salvation : le salut de l’âme sera le thème illustré par des images puisées dans la liturgie des funérailles : le transitus de l’âme, le sein d’Abraham, l’accueil au paradis par les saints et les anges, enfin la vision de la Jérusalem céleste. Ce programme iconographique s’adapte à la figuration, entrainé par la naissance et le développement de la statuaire, qui créera le motif du gisant, l’homme mort mais transfiguré dans la vision de la béatitude.

À ce programme « officiel » répondent en contre-point diverses iconographies qui s’insinuent avec plus ou moins d’insistance. L’une est le refus de la figuration du mort et le maintien de celle de l’homme vivant, transmise depuis le temps des carolingiens dans l’iconographie du portrait. L’autre est une contre-proposition, totalement profane, opposant à la conception eschatologique une vision historique, où le défunt est le lieu de liaison entre ses ancêtres et sa progéniture, traduisant une conception d’une mémoire du corps comme fondement du mémorial, conjurant la mort par une affirmation de la vie. Cette conception s’introduit dans l’iconographie ambiante sans l’appui d’une quelconque réflexion théorique connue. Elle est principalement matérialisée dans la plate-tombe héraldique qui présente l’unique motif de l’emblème de l’écu de lignage, seul canal par lequel, dans le contexte de l’époque, elle pouvait s’exprimer et que l’on peut nommer une « mémoire du corps ».

Ces deux lignes déviantes, ainsi que d’autres encore, ont pu être observées à l’examen de quelque 650 monuments médiévaux (800-1515) de l’ancien diocèse de Liège.

 

 

Église et aristocratie en Cambrésis (fin IXe-mil XIIe siècle). Le pouvoir entre France et Empire au Moyen Âge central

                    Nicolas Ruffini-Ronzani, sous la direction de Jean-François Nieus (FNRS/UNamur) et Steven Vanderputten (UGent)

Inscrite dans un courant historiographique que d’aucuns qualifient de « nouvelle histoire politique », la présente thèse de doctorat, focalisée sur le groupe nobiliaire cambrésien et ses rapports avec l’institution ecclésiale, vise à déterminer comment, au cours des Xe-XIIe siècles, les grands sont parvenus à exercer leur pouvoir et à maintenir leur domination sociale dans une principauté épiscopale située aux confins de la Flandre, de la France et de l’Empire. L’ambition est également de comprendre comment, dans le même temps, l’aristocratie cambrésienne s’est positionnée par rapport au message chrétien véhiculé par les clercs et les moines. L’enquête se structure en cinq chapitres regroupés en deux parties.

Le volet initial aborde la période 888-1080, au cours de laquelle l’autorité impériale s’ancre solidement en Lotharingie. En bonne méthode, le chapitre d’ouverture (I.) s’interroge sur la valeur des Gesta episcoporum Cameracensium, principale source d’information sur l’histoire du Cambrésis des Xe-XIe siècles. La déconstruction et la mise en perspective de cette chronique permettent d’éclairer sous un jour nouveau l’intense travail de réécriture du passé cambrésien entrepris par l’évêque Gérard Ier (1012-1051). Sont ensuite examinées les modalités selon lesquelles la Reichskirchenpolitik des Ottoniens se met en place à Cambrai au détriment du pouvoir comtal laïque (II.). À partir du second tiers du Xe siècle, le renforcement de la seigneurie épiscopale au détriment de celle des titulaires de l’honor comtal conduit en effet à la marginalisation, puis, dès 1007, à la disparition des comtes laïques de la scène politique cambrésienne. En provoquant par contrecoup l’ascension des châtelains-avoués, cette évolution pèse lourdement sur les rapports de pouvoir entre une Église cambrésienne traditionnellement plus proche des souverains germaniques et une aristocratie locale partagée entre les influences impériale et flamande (III.). L’accent est également mis sur les pratiques religieuses des grands, en limitant l’analyse aux interdits de parenté, au système du don-échange et aux enjeux funéraires.

La rupture avec le système politique bâti par les Ottoniens survient entre 1080 et 1130 ; cette mutation est étudiée dans la deuxième partie de la thèse. Le quatrième chapitre revient sur les prémisses de la crise politique qui affecte le Cambrésis au tournant des XIe-XIIe siècles (IV.). L’autonomisation et l’institutionnalisation de l’Église promues par la réforme grégorienne, les aspirations politiques d’une bourgeoisie cambrésienne enrichie, et, enfin, la présence d’un pouvoir comtal flamand aux ambitions de plus en plus dévorantes entraînent en effet des bouleversements sans précédent dans le petit comté de Cambrai. Longtemps latentes, les tensions s’embrasent autour de 1100 à l’occasion de la scission du diocèse double d’Arras-Cambrai. C’est à ce « schisme de Cambrai » (1092-1113), qui oppose de manière quelque peu schématique les soutiens du clan grégorien à ceux du parti impérial, et à ses conséquences à moyen terme en matière de pouvoir et de comportement religieux que se consacre l’ultime chapitre (V.). La crise politique transforme profondément le visage du Cambrésis. Cette véritable guerre civile contribue en effet à asseoir l’autorité des princes flamands sur le comté, en même temps qu’elle permet aux élites urbaines de s’impliquer plus étroitement dans la gestion des affaires de la cité. Considérablement affecté par le « schisme de Cambrai », le groupe nobiliaire, qui a profité de la vacance du pouvoir épiscopal pour ériger des castra dans le plat-pays, tend, quant à lui, à troquer la ville pour la campagne. La religion aristocratique paraît, par contre, assez peu affectée par la diffusion des idées grégoriennes. Un volume d’annexes complète la thèse. Outre la traditionnelle bibliographie, celui-ci comprend une quinzaine de tableaux généalogiques, quelques cartes et, surtout, un catalogue d’actes relatif aux châtelains de Cambrai. Cet inventaire fournit les régestes des 185 chartes mentionnant ces aristocrates de haut rang entre le milieu du XIe siècle et 1189, date de décès d’Hugues III d’Oisy.

 

 

2013

L’exemplum en pratiques. Production, diffusion et usages des recueils d’exempla latins aux XIIIe–XVe siècles

                    Nicolas Louis, sous la direction de Xavier Hermand (UNamur) et de Marie-Anne Polo de Beaulieu (EHESS)

The exemplum is a privileged target for the cultural study of the medieval society. If the research regarding the content of those edifying anecdotes is already well advanced, the analysis of the real audiences and concrete uses of the exempla remained yet to be undertaken. Because the expansion and characterization of this typology is directly linked with the emergence of the collections of exempla, our investigation was based on this kind of works. To succeed with this project, we used the information existing in the manuscripts copies and in medieval booklists. With these two kinds of sources, we analysed books as physical objects (cover, writing, etc.), vehicles of culture (versions, surrounding works, etc.) and historical witness (purchase, legacies, etc.). The thesis focused on the following central questions : how did books of exempla diffused in time and space ? Which works achieved success ? Who were the owners of these books ? How did they read and use them ?

In the first part of our analysis, the theoretical one, historiographical and historical definitions of the exemplum and the collections of exempla have been clarified. This was indispensable because a large part of the scientific literature, especially in France, only considered the exemplum as a kind of story, which appeared in the XIIth century and was used by preachers in sermons to illustrate a salutary message. By saying so, they neglected the persuasive nature of the exemplum, confining it to a literary genre. In reality, the exemplum should be primarily considered as a rhetorical argument based on a deed or a word that happened in the past. Nevertheless, its persuasive power, which comes from its visual imagery, is especially effective when the case is told in the form of a story. This phenomenon is currently studied in the storytelling management, which uses stories to improve communication. In sum, the exemplum is an argument stemming from reality in the form of a story. The history of the exemplum does not start with the mendicant orders, but within democracy and the rhetoric schools of Athena and later in Rome. With the emergence of Christianity, church fathers use it to fight against heretics and monks to share the spiritual experience of elders to novices. A pro domo use of the exempla appears with the creation of the new religious orders, first Cluny, then the Cistercians and finally the mendicants. The latter put exempla in their sermons to attract the attention of their audience, though not only. They use them in conversations, lectiones and also in didactic and moral treatises. This was no novelty : previous writers such as John of Salisbury in his Polycraticus use it abundantly. If the years 1250–1350 are the magnificent era of the exemplum, since the second half of the XIVth century, we can notice a decline of the exemplum, which becomes either an illustration, an allegory, or an open, facetious, entertaining or devote story. As far as the books of exempla are concerned, for a long time scholars did not try to define them precisely. They looked at these collections only for the stories they contained. To their minds, an exempla collection was simply a book in which there were exempla. To make a necessary distinction between very differing books of exempla, we need to precise : a. the proportion of exempla ; b. if the exempla are used by the authors as arguments or offered to the readers for rhetorical purposes ; c. if there is an organizational system. Those questions successively allow distinguishing books of exempla from books with exemplaexempla treaties from exempla collections and exempla repositories. Nonetheless, due to the fact that exemplum is not a genre but a function, it is very hard to define a clear corpus. The first important book of exempla comes from Roman Antiquity. The Facta et dicta memorabilia of Valerius Maximus was used as a text book for students in rhetoric. With the flourishing of monasticism, exempla collections of the Vitae patrum spread all over the Christian world, diffusing the good examples of the desert Fathers. In the beginning of the second millennium, religious orders continued this practice, but with the new will of putting their respective orders forward. The first alphabetical repositories of exempla appear at the end of the 13th century due to the necessity of preaching and of tidying up growing knowledge. However, alongside the existence of these collections of exempla made for preaching purposes, there are many others books and treaties of exempla, whose function is either to instruct, or to give the rules of social morality, or simply to edify readers.

The second part of the thesis puts the stress on the concrete diffusion and uses of the exempla collections. The investigation on the manuscript copies shows, inter alia, an increase in their number during the centuries (13 times more in the XVth than in the XIIIth century), the predominant place of the German area, especially in the XVth century, and the growing importance of the treatises of exempla, taking advantage on the repertories. With regards to the incunabula, we count 172 Latin and 74 vernacular editions of exempla collections before 1500. This mainly concerns repositories for the former when the latter contains almost exclusively treaties. The production of this edition starts in the years 1470, culminates in the years 1480 and declines at the end of the century. Geographically, we notice the same importance of the German speaking area, especially in the city of Strasbourg. At the second place we find Italy, which produces mainly antique exempla collections. For the manuscript copies as for the incunabula editions, we have to keep in mind that it exists huge differences of success between books of exempla. The last chapter focuses on the diffusion and uses of the books of exempla written by the Dominicans, the biggest producer of such collections. We also see big discrepancies of success, owners and uses. For example, the Gerard of Frachet’s Vitas fratrum were mainly read in continental Europe by Dominicans and Canons regular to keep conventual order and morality, while the John Herolt’s Promptuarium exemplorum was used by different orders and persons in the German world for pastoral purposes and John of Bromyard’s Summa praedicantium was located in England in highly intellectual institutions, such as universities and big Benedictine monasteries. A collection of exempla can also have different readers and uses. Thomas of Cantimpre’s Bonum universale de apibus, written for conventual purposes, was also used either as a repertory of exempla for preaching or as a treaty of social morality. John of Cessoles’ Liber de moribus was not only read by preachers and pastors but also by lay people as spiritual lecture. Across the study of the different exempla collections, we notice many German XVth century manuscripts exclusively elaborated for pastoral uses. In these « Priesterhandbücher » we can find, next to exempla collections, sermons, artes predicandi, treaties on the Mass, explanation of the sacraments, the Ten Commandments and Credo. Unlike a common vision of exempla collections produced and used within the preaching, this global study shows, on the one hand, the great diversity of production environments and aims intended by exempla compilers, as well as, on the second hand, an equally important variety concerning diffusion and real uses of such works. Added to the thesis, there is an appendix of more than 300 pages presenting 68 Latin books of exempla, in which the characteristics of the work are exposed, the objectives of use pursued by the author, and the modalities of diffusion (including the list of manuscripts, medieval mentions, translations and editions).

 

 

2012

La Spagna Magliabechiana e la materia cavalleresca italiana. Edizione critica e studio del ms. BNCF II, I, 57

                    Amélie Hanus, sous la direction de Giovanni Palumbo (UNamur) et d'Alberto Varvaro (Università degli studi di Napoli Federico II)

La thèse consiste en une édition critique de la Spagna Magliabechiana, poème chevaleresque en langue florentine datant du milieu du XVe siècle. Les 25 000 vers, en ottava rima, qui la composent racontent l’histoire de Roland, héros épique par excellence, depuis sa naissance jusqu’à sa mort. La Magliabechiana est en effet le dernier maillon de la chaîne qui unit les récits italiens racontant les conquêtes de Charlemagne en Espagne, des textes qu’on appelle communément les Spagne. La matière rolandienne, apparue en France avec la Chanson de Roland, a en effet connu une grande diffusion à travers l’Europe, et notamment en Italie, où elle est d’abord apparue dans la plaine du Pô, dans des versions franco-italiennes, pour arriver ensuite jusqu’en Toscane. C’est là que sont nés des textes épiques rédigés directement en italien, comme la Spagna in rima et la Spagna in prosa, qui comptent parmi les sources de la Magliabechiana.

La thèse commence par une introduction visant à fournir un maximum d’informations sur ce texte méconnu, dont il n’existait jusqu’à présent aucune autre édition, même partielle. Le premier chapitre est donc consacré à une présentation générale du texte. Après l’avoir situé dans son contexte littéraire, on envisage la date de sa conception, le problème de l’anonymat de l’auteur et celui de l’autographie présumée du manuscrit. Il a notamment été démontré dans la thèse que cette dernière hypothèse doit être considérée avec une extrême prudence. Une description complète de l’unique manuscrit à nous avoir transmis le texte (BNCF, II, I, 57) clôt ce chapitre, accompagnée d’un résumé de l’intrigue.

Le deuxième chapitre de l’introduction consiste en une ample étude des sources utilisées par l’auteur pour composer cette compilation des différents épisodes de la vie de Roland. La Spagna in rima, dans sa version longue, est incontestablement la source principale de notre texte. L’auteur en suit scrupuleusement la structure pour les deux-tiers de sa composition. En outre, certains épisodes particuliers, comme celui de la mort de Roland, sont prélevés ponctuellement à la Spagna in prosa. Quant au début du texte, qui raconte l’enfance et la jeunesse du héros, il est librement inspiré des célèbres ouvrages d’Andrea da Barberino.

C’est l’étude détaillée de la langue du texte, le toscan du Quattrocento, qui occupe le troisième chapitre de l’introduction. Les caractéristiques métriques de l’ottava rima de la Magliabechiana sont étudiées dans le quatrième chapitre. Enfin, les normes et parti-pris éditoriaux adoptés sont détaillés dans le cinquième et dernier chapitre introductif. L’édition critique de l’intégralité du texte est présentée avec, en bas de page, une première zone réservée à l’apparat critique et une deuxième contenant des commentaires destinés à faciliter la compréhension immédiate du texte au locuteur italien moderne. La thèse se termine par un index des noms et un index des mots commentés.

Cette édition a pour objectif de donner à lire à un public averti la première biographie du héros Roland, rédigée en Italie au milieu du quinzième siècle. Après elle s’ouvre la saison du roman chevaleresque renaissant (comme l’Orlando furioso), la Spagna Magliabechiana occupe donc une place symbolique dans l’espace littéraire épique, car elle marque la fin du poème chevaleresque médiéval.